
C'est (seulement) lors de la commémoration du début du génocide de cette année 2004 (6 avril 1994, qui marque l'assassinat du président hutu Habyarimana et le début de l'ethnocide par les Interahamwe emmenés par le Hutu Power
, les élites hutu) que je me suis intéressé à la tragédie qui a secoué ce pays, puis entraîné toute l'Afrique centrale dans la guerre (Congo-Kinshasa, Burundi, Ouganda) notamment à partir de 1997.
Intrigué par les désaccords sur la responsabilité de la France dans cette histoire (les accusations de complicité émises par le président tutsi Kagamé, homme fort du FPR depuis plus de 10 ans) et l'incident diplomatique qui en découla, j'ai recherché quelques bouquins pouvant m'informer. Heureusement pour moi, j'ai d'abord lu un article d'un géographe paru dans la revue Hérodote (excellente revue, cf Tragédies africaines
, éd. La Découverte, n° 111, 4e trimestre 2003) qui, loin des discours strictement politiques, m'a permis une vue d'ensemble, géopolitique, émanant d'un géographe parisien de renom : Roland Pourtier.
Mais là n'était pas le plus intéressant : les écrits de Jean Hatzfeld, journaliste que rien ne prédisposait à vivre l'expérience du Rwanda en crise (si ce n'est ses reportages en Bosnie, soumise à l'épuration ethnique un peu auparavant), permettent de dépasser les causes politiques (rejet des Tutsi depuis l'indépendance du pays), religieuses (soutien du Vatican au Hutu Power contre les Tutsi, cf Jean-Paul Gouteux), et d'appréhender l'expérience des victimes du génocide d'une part, dans son premier livre : Dans le nu de la vie. Récit des marais rwandais, Paris, éd. du Seuil, 2000 et des tueurs d'autre part avec : Une saison de machettes, Paris, éd. du Seuil, 2003.
Il nous fait part dans son premier livre de ses rencontres avec les rescapés, surtout des femmes, qui évoquent leur expérience, la fuite dans les marais (région du sud du Rwanda), la survie, la délivrance et la difficulté de vivre avec ce fardeau (avoir perdu tout ce qu'on aimait dans la vie, sa situation). Trois ans après ce travail, il a publié les récits des tueurs qui ont participé activement aux tueries (toujours dans la région de Nyamata), et ce pendant un mois environ (cela a pu duré plus longtemps ailleurs ds le pays) puis qui ont dû fuir au Congo, devant l'avancée des forces du FPR, tutsi (venant d'Ouganda). Etant finalement revenus au Rwanda (lors des massacres dans les camps de réfugiés hutus à partir de 1997) ils ont été arrêtés et jugés. Ainsi Hatzfeld les rencontre-t-il dans le pénitencier de Rilima où ils sont enfermés. Parmi eux, un est condamné à mort, à cause des fonctions d'interahamwe (ceux qui tuent ensemble) qu'il a exercées en 1994. Ces hommes livrent leur expérience, eux aussi, tout autre, évidemment, que celle des rescapés : ils évoquent la pression sociale exercée alors (les militaires, encadrants qui font pression pour que tout le monde participe aux tueries, la responsabilité étant dès lors diluée dans la masse des tueurs, issus du peuple) puis le train-train quotidien : poursuites des Tutsi en fuite dans les marais (avec machettes, lances, parfois armes à feu) entre 9h et 16h30 environ, puis pillages des biens de ceux que l'on a tués et soirée où l'on boit de l'urwagwa (alcool de banane)...
Outre ces témoignages parfois (souvent) très durs, Hatzfeld mène une réflexion sur le génocide, ses causes (improbables), son mécanisme, son efficacité... environ un million de morts en 3 mois. En le comparant à la Shoah (génocide des juifs pendant la Seconde Guerre mondiale), il parvient à des conclusions convaincantes selon moi pour expliquer ce rendement
inégalé : contrairement aux juifs d'Europe, vivant en milieu urbain, dans l'anonymat lié à cet espace, qu'il a a fallu dénombrer et stigmatiser (avec l'étoile jaune, dès 1935 en Allemagne, fin 1940 en France), les Tutsi et les Hutu vivaient côte à côte, en milieu rural, se connaissaient et se fréquentaient. Dès lors, dès le début, tous les Hutu savaient qui étaient tutsi d'autant plus qu'un système de carte d'identité ethnique (mentionnant l'ethnie donc) avait été instauré par les colons belges, et maintenu sous Habyarimana. D'où, semble-t-il, un gain de temps considérable pour poursuivre un objectif : l'extermination pure et simple des Tutsi, ces ennemis intimes
. Mais voilà, malgré une préparation de longue haleine (les premiers massacres perpétrés contre des Tutsi remontent aux années 1950-60 mais ce génocide a été planifié, dès 1990 peut-être), les Hutu ont dû fuir le pays, devant l'avancée de l'armée de libération tutsi qui prit Kigali, la capitale, au début de juillet 1994 mais aussi poussés par les militaires hutu qui se servaient d'eux pour masquer leur fuite (2 millions de réfugiés vers le Congo). Les soldats du FPR purent sauver les quelques survivants (1 ou 2 sur 10 personnes).
J-P Gouteux, comme d'autres auteurs (également l'association Survie), affirment que la France est complice de cette fuite des tueurs via la fausse intervention humanitaire Turquoise
enclenchée bien tardivement sous la houlette de l'ONU (complice aussi). Il est vrai que certains témoignages sont frappants : par exemple ce blindé onusien arrivant au dispensaire de Nyamata entre le 6 et le 11 avril pour chercher les religieuses européennes à qui l'on a dit qu'il faut les laisser entre eux
... en parlant des Rwandais (qu'on n'a pas laissés entre eux au XX<sup>e</sup> siècle, puisqu'Allemands, Belges et Français s'y sont succédés, la France de façon clandestine via les réseaux françafricains mis en place au lendemain de la décolonisation visant à empêcher une réelle indépendance de l'Afrique ; sur la Françafrique, lire les ouvrages de François-Xavier Verschave). Les Etats-Unis de Clinton ne sont pas mis hors de cause évidemment...
Au-delà d'un imbroglio ethnique qui peut paraître compliqué au premier abord, le génocide qui a eu lieu au Rwanda il y a maintenant plus de 10 ans, est un véritable enjeu de mémoire. Pour les rescapés, la décennie écoulée a dû être bien difficle : l'exode puis les massacres de Hutu au Congo par l'armée rwandaise (tutsi après 1994 puisqu'ils ont pris le pouvoir), et le bouleversement qu'a connu ensuite le Zaïre de Mobutu (renversé par les militaires rwandais) devenu depuis la RDC, a donné des excuses
aux Etats occidentaux pour nier sinon la réalité, du moins la gravité du génocide perpétré à l'encontre des Tutsi puisque Villepin déclarait il y a peu (début 2004) qu'il y a eu deux génocides
: l'un contre les Tutsi (dont le nombre de morts est minimisé) et l'autre contre les Hutu, avec les massacres perpétrés dans les camps de réfugiés (réels mais de petite
ampleur (40000 morts) si l'on compare avec les tueries d'avril-juillet 1994, 900 000 à 1 million de morts, voire plus selon certains), dont les médias occidentaux ont tous souligné l'horreur, en omettant le génocide tutsi... Depuis 1998, ces derniers (Libération mis à part) ont modifié leur vision des faits en reconnaissant la réalité du génocide. Pas la République française en tout cas (à l'époque Mitterrand et Balladur étaient aux affaires)...
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A lire sur le net pour plus d'infos :
Dossier sur les 10 ans du génocide @ Afrik.com
Interview de Jean Hatzfeld @ Afrik.com
Liens multiples : ressources sur le génocide au Rwanda.
Sur l'implication de la France dans le génocide.
Page très complète @ interdits.net
Sur les génocides @ Monde Diplomatique.